Lolita Pille – Eléna et les joueuses

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Le Paris caniculaire et amorphe d’un 29 août 2014. Un 29 août que le lecteur est invité à passer avec Eléna, jeune femme en mal de repères, dont la carrière dans le tennis de compétition a été avortée avant même de débuter.

“Quand j’ai renoncé, […] j’étais classée en dessous des trois cents […]. C’est ma faute… je hais la douleur. Jamais j’ai réussi à aimer en elle le moyen d’une plus grande perfection. Je m’esquive en général à son approche. Mais si j’avais eu assez de dureté et de vision pour me hâter à sa rencontre, la prendre à bras le corps et lui rendre son baiser au centuple, je serais peut-être, au moment où je te parle, en train d’affronter Serena Williams […]. Ou pas”.

Avec Ada et Irène, ses fidèles amies de lycée, elles se souviennent de leurs années d’alors, rythmées par les camaraderies et les coups bas, les histoires d’ados, de meilleures amies et de pires ennemies, qui se haïssent du jour au lendemain pour une broutille, d’amitiés brisées pour un mot mal placé. Elles se souviennent de l’emblématique famille Chèvreloup, chez qui Eléna et sa mère ont habité, quand son père a été condamné. Elles se souviennent aussi de Catherine, ancienne amie d’Eléna, de qui elle n’a plus de nouvelles. Ancienne amie et future belle-sœur d’ailleurs, puisque bientôt, elle partira retrouver, sur un quai de la Gare de Lyon, Ismaël Chèvreloup, dont elle va accepter, lors d’un étrange slow, dans son salon nu et débarrassé de tout élément jugé superficiel, la demande en mariage.

Une journée à suivre le regard distant de cette éternelle adolescente désabusée, spectatrice apathique d’un Paris à feu et à sang. Les mots sont trop nombreux, et pourtant le rythme est lent. J’attends toujours qu’il se passe enfin quelque chose qui m’intéresse. Le récit ne raconte que des anecdotes de vie, des successions de souvenirs, auxquelles je n’ai pas réussi à trouver d’intérêt. Je n’ai pas non plus accroché avec le personnage principal, et encore moins avec sa philosophie de vie. Un avis tout à fait personnel et subjectif, car vu la critique, d’autres ont été conquis par Eléna et les joueuses.

J.S

Lolita Pille, Eléna et les joueuses, aux éditions Stock, 269 pages

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Elizabeth Von Arnim – Avril enchanté

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Dans le Londres de ce début de XXème siècle, où l’hiver semble éternel, où la pluie est trop virulente, et les autobus bondés, Mrs. Lotty Wilkins occupe comme elle le peut ses journées. C’est ainsi qu’au détour d’une page du Times, qu’elle feuillette sans grand intérêt, une petite annonce retient son attention : « Loue château. Soleil. Glycines. ». Quatre innocents mots, qui excitent la curiosité de Mrs. Wilkins, et l’y projettent déjà.

Avril approche, et avec lui l’envie pour Lotty d’échapper à son morne quotidien. Une échappée qu’elle voudrait solitaire, loin de son mari Mellersh qu’elle aime pourtant mais qui l’étouffe parfois. Seulement, dans cette Angleterre conservatrice, une femme n’est pas financièrement indépendante, et n’a comme pécule que celui que son mari a bien voulu lui constituer. Aussi, pour se lancer dans cette aventure, Mrs. Wilkins doit d’abord se délivrer de deux contraintes : trouver un prétexte pour s’éloigner de son quotidien et de son époux, et trouver d’autres femmes prêtes elles aussi à s’échapper sans leur mari, et à partager les frais de cette parenthèse de dolce vita.

S’engage alors le peu commun casting de celles dont l’indépendance leur permettra de connaître les plaisirs d’une Italie printanière, et d’une joyeuse mais néanmoins tumultueuse cohabitation. Une cohabitation pas simple, entre quatre femmes tellement différentes : Mrs. Wilkins et Mrs. Arbuthnot, les deux jeunes londoniennes, Mrs. Fisher, la vieille veuve aigrie, et Lady Caroline, la belle aristocrate. Quatre femmes, et autant de vies, manières et principes différents, réunies le temps d’un printemps dans un château féérique, au flan d’une falaise fouettée par la mer, surplombée de plusieurs terrasses baignées à chaque heure du jour par le soleil de la Riviera, et dont l’air, embaumé par les senteurs florales, semble dégager sa fraîcheur à travers les pages du livre.

J’ai – évidemment – adoré ce roman, aussi frais que drôle, doux que piquant. Un récit à la Jane Austen, qui reprend tout ce que j’adore dans la littérature. Les traits sont parfois un peu forcés, et pourtant le récit ne manque jamais de finesse.

J.S

Elizabeth Von Arnim, Avril enchanté, aux éditions 10/18, 366 pages 

Franck Bouysse – Né d’aucune femme

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Un petit village de l’Aveyron, au XIXème siècle.

A peine a-t-il été appelé, que le père Gabriel, jeune serviteur de l’Eglise, a senti que ce devoir d’inhumation d’une jeune femme de l’asile voisin, internée pour infanticide, et enterrée dans la solitude la plus absolue, serait chargée d’une histoire qu’il se doit de connaître.

« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
– Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
– Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
– De quoi parlez-vous ?
– Les cahiers… Ceux de Rose. »

Une vie, couchée sur le papier, un appel à l’aide résigné, l’écriture comme échappatoire emmurée dans l’enclos d’un asile, d’où rien, pas même quelques pages, ne peuvent sortir. Une vie, celle de Rose, que va découvrir, impuissant, le Père Gabriel. Rose est l’aînée des quatre filles d’Onésime et leur Mère, d’une fratrie qui passe ses journées à travailler dans la ferme familiale, pour n’avoir qu’à peine de quoi manger le soir venu. Quatre enfants, et pas un seul garçon pour aider Onésime dans les travaux les plus physiques. Une fatalité qui pousse Onésime, un jour de découragement et de désespoir dont il se haïra le restant de ses jours, à vendre, pour seulement quelques pièces, sa fille Rose alors âgée d’à peine 14 ans, à un notable des alentours. Officiellement comme servante auprès de celui qu’elle se doit d’appeler maître et de la « reine-mère », officieusement pour subir l’horreur physique et morale imposée à une jeune fille réduite au rang d’esclave. Une vie à supporter la cruauté, la torture et l’emprise que lui impose ce nouveau foyer, dont elle ne parviendra jamais à totalement s’échapper.

Aussi justement orchestré qu’admirablement écrit, Né d’aucune femme soulève le cœur et prend aux tripes. Chaque mot est parfaitement juste et pesé, la vie de Rose, aussi dure fut-elle, est sous la plume de Franck Bouysse une poignante mélodie de quelques centaines de pages. Un récit magistralement mené, qui m’a parfois fait penser à celui de Bakhita, et que réticente à entamer, j’ai sincèrement adoré. Un grand livre c’est certain, qui au vu des critiques, fait d’ailleurs l’unanimité.

J.S

Franck Bouysse, Né d’aucune femme, aux éditions La Manufacture de livres, 334 pages

Graham Swift – Le dimanche des mères

Le dimanche des mères

Ce 30 mars 1924, dans une Angleterre qui porte encore les stigmates de la guerre, et alors que l’hiver laisse place à de timides rayons de soleil, que les oiseaux poussent les premières notes de leurs chants printaniers, que les bourgeons habillent les branches nues de la végétation foisonnante autour de la majestueuse propriété de Mr et Mrs Niven dans le Berkshire, Jane Fairchild, leur domestique, s’apprête à passer l’une de ses rares journées de repos, son dimanche des mères, hors de Beechwood. En ce jour particulier, où toutes les servantes du pays sont autorisées, le temps de quelques heures, à rendre visite à leurs familles, Jane, orpheline, se demande comment elle va occuper ce précieux temps. Elle ne le sait pas, jusqu’à ce que le téléphone de Beechwood sonne, et que Paul Sheringham, dont le mariage avec Emma Hobday est imminent, lui qui propose de venir, pour la dernière fois, le retrouver au manoir d’Upleigh House. Une proposition que Jane accepte, le cœur tambourinant d’excitation et de joie. Des retrouvailles à la hauteur de ses espérances, et un au revoir – ou un adieu plutôt – déchirant à celui qui promettra, d’ici quelques jours, fidélité à une autre.

Un petit livre que j’ai adoré, qui contient tout ce que j’aime dans la littérature : une histoire d’amour naissante et aussitôt avortée entre deux personnages de conditions opposées, aux premiers jours du printemps, dans l’Angleterre du début du XXème siècle. Un déjeuner de soleil, au sens propre comme au figuré, timidement sensuel et un zeste naïf, qui m’a fait passer un sacrément bon moment !

J.S

Graham Swift, Le dimanche des mères, aux éditions Folio, 144 pages

Sylvia Plath – La Cloche de détresse

La Cloche de détrese

La cloche de détresse, Sylvia Plath l’a tirée en écrivant ce roman, à consonance autobiographique, dont l’issue tragique – son suicide à peine le dernier mot couché sur le papier – marque le point final d’une vie de dépression.

Esther Greenwood, brillante étudiante américaine, fait partie des onze lauréates sélectionnées pour un stage d’été dans un prestigieux magazine new-yorkais. Immergée dans un monde d’apparences, de fêtes, de débauche, de vie nocturne et de vices, la jeune Esther, dont la personnalité distante et peu commune laisse présager d’un trouble profond, se laisse porter dans cette étrange vie qui semble parfois lui échapper.

Pourtant, lorsqu’elle retourne dans sa petite ville natale du milieu de l’Amérique, Esther s’enfonce peu à peu dans un pathologique spleen. Loin d’un monde qu’elle n’a pourtant effleuré que quelques jours, elle appréhende son été sans projet, enfermée dans la minuscule maison de sa mère. Les idées noires envahissent son esprit, jusqu’à ce qu’elle décide un jour, emprisonnée dans une dépression sans issue, de mettre fin à ses jours. Son entourage et les soignants prennent le problème à bras le corps, et essaient de l’aider à se sortir de ce mal-être permanent, de ce carcan qui l’éloigne des autres et dont elle ne peut se libérer seule, d’une détresse dont elle est elle-même spectatrice, qu’elle regarde avec un détachement et une distance désarmante empêchant n’importe qui de l’aider.

Dans ce roman parfois haché et un peu décousu, le lecteur explore les pensées d’une jeune fille au terrain psychologique fragile, minée par les pensées noires. Esther Greenwood embarque le lecteur dans l’éprouvante lecture d’une mort annoncée. La Cloche de détresse est une plongée dans le quotidien d’une jeune dépressive de l’Amérique des années 50, un récit authentique, émouvant et sincère, avec lequel je n’ai cependant pas réussi à accrocher.

J.S

Sylvia Plath, La Cloche de détresse, aux éditions Gallimard (coll. L’Imaginaire), 280 pages

Gabriel Tallent – My Absolute Darling

My Absolute Darling

Turtle, 14 ans, (c’est comme ça que Julia Alveston aime qu’on l’appelle), orpheline de mère, vit seule avec son père Martin, écologiste extrémiste passionné de philosophie, dans un bungalow désaffecté, au milieu des paysages hostiles du nord de la Californie. Eloignée par Martin du système traditionnel, rapidement déscolarisée et contrainte à une vie marginale, Turtle ne s’épanouit qu’à travers l’unique passion que lui autorise son père : les armes à feu. Contrainte à la solitude, Martin refusant à sa fille l’approche de toute autre personne que lui-même, prisonnière physiquement et psychologiquement de son emprise, de ce père qui abuse de sa force pour soumettre Turtle à ses désirs, la petite fille développe une force de caractère inouïe, qui devient son principal atout tant que sa plus grande faiblesse. Martin touche du bout des doigts son but : faire de sa fille une enveloppe creuse, dénuée de toute empathie, un corps détaché de son esprit, un pantin dévoué qui ne réfléchira jamais. Un égoïste et inhumain but qu’il frôle, jusqu’au jour où le destin de Turtle croise celui de la jeune Cayenne. Alors que depuis plusieurs semaines, Turtle, devenue jeune adolescente, n’a plus aucun signe de vie de lui, qu’elle commence à connaître les plaisirs et l’épanouissement de la jeunesse, Martin réapparaît au bungalow, accompagné d’une jeune enfant, qu’il impose dans l’hostile quotidien de cet étrange duo. D’abord méfiante, mais tout de même lucide, Turtle comprend rapidement qu’à cause de son propre père, Cayenne est une enfant condamnée. Si jusqu’à présent Turtle a refusé les instants furtifs où elle aurait pu se libérer de l’emprise de Martin, si elle n’a pas osé raconter sa vraie vie aux rares personnes, – son grand-père, une ancienne amie de sa mère, Anna, Brett et Jacob – qui auraient pu la délivrer de ce qu’ils auraient alors jugé comme un psychopathe, l’arrivée de Cayenne est un déclic. Un instinct de survie se réveille, et ce qu’elle a subi elle-même, elle ne le tolèrera pas sur cette petite fille, dont elle se méfie, ne connaît rien, mais qu’elle voit bien sans défense.  

My Absolute Darling raconte la relation malsaine, violente et incestueuse d’un père envers sa fille, une vie de tortures physique et psychologique qu’elle accepte sous couvert du lien de sang. Le récit sur le pouvoir de la manipulation de la part d’un père ambigu, charismatique et abusif, aussi doux que violent et vulgaire, gentil parfois et cruel la seconde d’après, protecteur et dangereux, qui met son lecteur mal à l’aise, dans une inconfortable position de voyeuriste impuissant. Une lecture éprouvante, qui me marquera, c’est certain.  

J.S

Gabriel Tallent, My Absolute Darling, aux éditions Gallmeister, 454 pages

Nicolas Mathieu – Leurs enfants après eux

Leurs enfants après eux

Heillange. Ses deux hauts-fourneaux désaffectés. La France des ouvriers, de ceux qui ne quittent jamais leur quotidien, qui subissent de plein fouet la crise, les fermetures d’usines et les conflits sociaux, la montée du chômage et celle des extrêmes. Ils ont conscience d’être un peu mal-nés, mais finalement, ils l’aiment bien cette vie au milieu de la cité, de leur cité. Les réunions aux abris-bus, leurs joins roulés à l’arrière de hangars désaffectés et leurs bouteilles partagées au bord du lac. Une vie monotone dans laquelle la violence est monnaie courante, et où elle règle pas mal de problèmes.

14, 16, 18, 20 ans. 1992, 1994, 1996, 1998. Quatre étés des années 90 à suivre les vies d’adolescents, nés plus ou moins chanceux. Il y a Steph’ et Clem’, petites bourgeoises du plus beau quartier d’Heillange ; Hacine, le fils d’immigrés marocains ; Anthony, le timide attachant, et son cousin, qui font ensemble les quatre cents coups. Au fil des ans, ils découvrent l’alcool et la drogue, les filles, le besoin de gagner de l’argent, l’emballement de leur course vers l’indépendance, qui les attire autant qu’elle les repousse. Chacun veut grandir, mais aucun ne veut faire comme ses parents, pingre malgré eux, qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois, à mettre un centime de côté, et dont l’unique loisir est la télévision. Ils ont des rêves, tués dans l’œuf, mais veulent y croire encore. Par cette immersion dans ces étés écrasés par la chaleur du soleil qui n’a que le béton sur lequel se refléter, où on tue le temps à traîner, faire la fête, à rêver d’une vie meilleure, où l’on est prêt à tout pour s’arracher à cette apathique monotonie, où l’on subit la vie plus qu’on ne la construit, où l’inaltérable énergie de la jeunesse empêche de se rendre compte que l’on est en train de se construire les souvenirs qui nous rendront nostalgiques demain, Nicolas Mathieu, sans pathos ni amertume, nous (re-)plonge dans le quotidien des Born in The 80’s, de Nirvana à la première étoile des Bleus en coupe du monde.

Nicolas Mathieu nous embarque dans ce peu commun récit initiatique, très justement récompensé en 2018 par le prestigieux prix Goncourt. Sans voyeurisme ni jugement, par la fluidité de son écriture et le naturel suspens qu’il donne à son récit, Nicolas Mathieu nous plonge au milieu des hauts-fourneaux d’Heillange, de ses tours, ses habitants et son quotidien. Les mots sont si justes qu’ils nous transportent dans une ambiance qui nous manquera sans aucun doute ce quatrième été terminé.

J.S

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, aux éditions Actes Sud, 425 pages

Claire Gallois – Et si tu n’existais pas

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Alors qu’elle n’a que six ans, ce matin d’août, quand sa mère vient l’arracher à sa nourrice Yaya, à qui elle voue un amour sans limites, la jeune narratrice comprend que sa véritable mère n’est pas celle qui lui a donné la vie. Contrainte et forcée de quitter sa modeste petite maison perdue au milieu de la Creuse, et la vie du village qu’elle a toujours connue, la jeune Claire se retrouve parachutée dans un appartement coquet du bourgeois XVIIème arrondissement de Paris, au milieu d’enfants que sa mère n’a non seulement pas daigné abandonner, mais qu’elle semble aujourd’hui encore préférer. Toute sa vie, dans cette famille étrangère, elle n’aura alors qu’une idée en tête : remuer ciel et terre pour retrouver sa Yaya. Une course contre la montre vers son passé, et un douloureux moyen d’enfin comprendre les liens qui unissent mères de sang et cœur.

Un petit livre que l’on imagine difficilement autobiographique. Si les critiques sont mitigées, n’ayant auparavant jamais lu de Claire Gallois, je ne peux pas le comparer à ses autres titres. J’ai passé un bon moment – que l’on ne peut cependant pas qualifier d’agréable étant donné la teneur du récit – mais ne pense cependant pas garder un souvenir impérissable de ces 150 pages, sans chapitres. Les époques se mélangent, le récit est haché, et si cela témoigne bien du déchirement intérieur de la jeune narratrice, qui des années plus tard ouvre le récit de son enfance par « J’aurais voulu naître sous X », ce style lapidaire est aussi troublant pour son lecteur.

J.S

Claire Gallois, Et si tu n’existais pas, aux éditions Folio, 144 pages

Sarah McCoy – Un Goût de cannelle et d’espoir

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Il y a des périodes de l’histoire que l’on déteste, que l’on regarde avec dégoût et mépris, que l’on vomit même, surtout lorsqu’on les nous les raconte par des bouts de vies, arrachés, détruits par l’horreur humaine.

Elsie Schmidt s’épanouissait jusqu’alors dans un quotidien simple, aux côtés de sa sœur Hazel et de ses parents, boulangers dans la petite ville Garmisch en Allemagne. Ce matin de Noël, comme tous les autres, leur boulangerie parfume la rue de ses odeurs de cannelle, brötchen, schaumküsse, et autres lebkuchen. Mais la guerre gronde, les uniformes nazis se multiplient dans les rues, l’atmosphère s’alourdit, marquant à jamais l’histoire d’un macabre sceau.

Méfiante, mais encore trop jeune pour se faire sa propre idée de cette Allemagne mise à feu et à sang par le Führer, Elsie se laisse guider par son père, qui n’a qu’un souhait : protéger sa fille et lui assurer un avenir confortable. Aussi, lorsque Josef, jeune officier nazi qui courtise Elsie, l’invite, quelques jours avant Noël, à une soirée nazie pour fêter Weihnachten, son père est ferme. Elle doit accepter l’invitation, et sa demande en mariage, si Josef la lui faisait alors. Cette nuit marquera un tournant pour Elsie, son entrée dans la vie d’adulte, sa première robe de soirée, et coupe de champagne, mais aussi une prise de conscience sur la sauvagerie du monde qui l’entoure.

Alors que la soirée bat son plein et que les jeunes hommes éméchés vêtus de leurs plus beaux costumes nazis s’enivrent, Josef, comme l’avait envisagé le père d’Elsie, demande à la jeune fille de devenir sa femme, et lui offre une magnifique bague de fiançailles. Tiraillée par un malaise qu’elle n’explique pas encore mais l’empêche de se réjouir, lui donnant envie de fuir cet endroit, et le devoir d’écouter ses parents en acceptant cette demande et la position sociale qu’elle implique, Elsie sent son corps de dérober sous ses pieds. Une réponse floue baragouinée du coin des lèvres et la bague enfilée à son doigt, elle sort respirer un peu d’air frais, afin, espère-t-elle, de recouvrer ses esprits. A la lumière d’un réverbère, elle découvre alors que sa bague est marquée d’une étrange inscription, de l’hébreux peut-être. Quelques lettres qui l’enfoncent un peu plus dans son mal-être, et lui font comprendre que cette bague n’est, et ne sera jamais la sienne. Mais à peine a-t-elle le temps de la regarder, qu’un jeune homme éméché – un ami de Josef – se jette violemment sur elle. Prise de panique, Elsie lutte, se débat, hurle. C’est alors qu’un petit garçon, sept ans tout au plus, enfermé dans une cage posée dans la glaciale neige d’une veille de Noël – celui-là même qui chantait tout à l’heure pour le bal des jeunesses hitlériennes – se met à son tour à crier, dérangeant ainsi le prédateur, et permettant de faire diversion. Alertés par le grabuge, d’autres convives sortent de la salle, et dans le vacarme et l’agitation, l’enfant parvient à s’enfuir. Ereintée par cette soirée, Elsie s’enfuit, rentre chez elle, et profite de la pénombre de la nuit et du silence de ses parents qui dorment, pour se retirer dans la cuisine, réfléchir à cette soirée, et à la suite qu’elle souhaite donner aux évènements. C’est alors qu’elle entend de très légers coups frappés à la porte arrière de la cuisine familiale. Méfiante, elle l’entrouvre et découvre le petit garçon, qui était quelques heures plus tôt enchaîné pour chanter devant les officiers nazis de la Weihnachten. Il s’appelle Tobias, ses parents et sa sœur ont été déportés, il s’est échappé des camps de la mort et sera exécuté si Elsie refuse de le cacher. Son parti est pris. Elle a peur, terriblement peur, elle sait ce qu’elle risque, sa vie, et celle de toute sa famille, mais refuse de se ranger du côté de ceux avec qui elle vient pourtant de passer la soirée. Sans rien dire à personne, elle fera une place, entre deux murs, au petit Tobias, à qui, pendant des mois, elle donne tout ce qu’elle a, espérant ainsi le voir survivre. Cette nuit-là, Elsie a grandi d’un coup. Elle a appris ce qu’était la guerre, la vie dans une Allemagne nazie. L’adoration du Führer, la collaboration, la cruauté de la race humaine. Elle ne dira rien à personne, jamais, et continuera, tant qu’elle le pourra, à protéger Tobias. Elle n’a que 16 ans, le canon d’un fusil sur la tempe, mais résistera. Seulement, une si jeune fille, seule, peut-elle supporter un poids aussi lourd ? Peut-elle vraiment tenir tête à des soldats qui retournent et pillent les maisons à la recherche de juifs cachés dans les planchers, plafonds et murs ?

Autour de ce fil conducteur, de cette histoire entre Elsie et Tobias, débutée le jour de Noël 1944, se construit celle de tous les personnages de leurs entourages. Celle des parents d’Elsie et de sa sœur Hazel, de Julius et Lillian, de Jane, la fille d’Elsie, des clients nazis et des résistants, de Frau Rattelmüller. Mais aussi celle Reba Adams, cette journaliste qui, soixante ans plus tard, croise le chemin de la boulangerie d’Elsie et redonne vie à ses souvenirs. Nous retenons notre souffle à chaque nouveau chapitre, et jusqu’à la fin, croisons les doigts dans l’espoir qu’un dénouement heureux apporte un peu de joie au récit de ces pires années de l’histoire humaine.

J.S

Sarah McCoy, Un Goût de cannelle et d’espoir, aux éditions Pocket, 512 pages

Lucinda Riley – La jeune fille sur la falaise

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Grania Ryan, 31 ans, est une sculptrice new-yorkaise en plein chaos sentimental, qui décide de s’éloigner de Matt, provisoirement au moins, pour retourner dans la ferme familiale perdue en Irlande. Loin de son quotidien, Grania espère retrouver sa sérénité. Mais un jour, alors qu’elle se balade seule, le long des falaises longeant la mer agitée, une fantomatique silhouette de petite fille dangereusement proche du précipice l’interpelle. Aurora est la fille d’Alexander Lisle. Elle vit dans l’immense bâtisse, qui domine la mer et les maisons environnantes. Aussi, quand Grania annonce à sa mère, Kathleen, qui a toujours vécu ici et connaît le passé des Lisle, qu’elle a accepté la proposition de la jeune Aurora de venir passer un peu de temps avec elle à Dunworley House, Kathleen voit se reproduire, une fois encore, la malédiction …

Les destins des deux familles sont liés. Depuis très longtemps. 1914 exactement. C’est ce qu’apprend Grania qui passe désormais ses journées à Dunworley House, le temps qu’Alexander règle ce qu’il dit alors être des soucis professionnels. Chaque jour, Grania s’attache un peu plus à la petite Aurora, qui retrouve en elle un peu de sa défunte mère. Mais, inquiète à l’idée que Grania puisse faire des choix qu’elle regrettera, Kathleen raconte à sa fille leur passé familial, qui depuis plusieurs générations croise celui de la famille Lisle. C’est dorénavant en connaissance de cause que Grania agit, et fait ses choix entre Aurora, Alexander, et Matt, l’Irlande et l’Amérique.

Facile à lire et souvent cousu de fil blanc, j’ai quand même passé un très bon moment dans la vie et le passé de ces personnages attachants. Présent et passé, récits cadre et encadré, s’emmêlent dans une série ininterrompue de rebondissements, jusqu’au dénouement, jusqu’à ce que nous puissions déposer la dernière pièce du puzzle, qui relie les vies des deux familles.

J.S

Lucinda Riley, La jeune fille sur la falaise, aux éditions Charleston, 512 pages