Jessie Burton – Miniaturiste

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Maison miniature de Petronella Oortman au Rijksmuseum, à Amsterdam

Petronella est la fille d’une famille très modeste d’Assendelft. Sa mère, qui n’a jamais eu le moindre sous d’avance, veut préserver sa fille de la misère qu’elle a connue. Aussi, à peine majeure, Nella voit sa main offerte à Johannes, un homme d’affaires d’Amsterdam, de plusieurs années son aîné. La jeune femme quitte alors sa ville natale pour s’installer chez son mari, et – espère-t-elle – y connaître rapidement les joies de la maternité. Mais à son arrivée à Amsterdam, ce n’est pas Johannes qui l’accueille, mais Marin, la soeur de celui-ci. Il ne faut alors que peu de temps à Nella pour comprendre que l’unique maîtresse de cette maison est Marin, et que jamais elle ne pourra prétendre à ce même rôle. Nella est immédiatement séparée de son perroquet et fidèle compagnon Peebo, et installée dans une chambre aux tableaux inquiétants, qui mettent la jeune Nella très mal à l’aise. C’est dans cette atmosphère, extrêmement lourde, que Nella réalise que Johannes, son mari qu’elle n’a pas encore vu depuis son arrivée, ne sera pas le fidèle compagnon aimant qu’elle imaginait. Prétextant les affaires, Johannes se dit toujours en voyage, et refuse de partager le lit de sa femme lorsqu’il est de retour chez lui. Inquiète, seule, rongée par le regret de sa vie passée, Nella se doute de quelque chose chez Johannes, mais quoi ?

Pour combler son absence et son attitude distante, Johannes, qui au fond de lui se sent peut-être coupable du mal qu’il fait à celle qu’il a épousée, lui offre un somptueux cabinet miniature, qui reproduit à l’identique la nouvelle maison de Nella. Aucun détail n’est laissé au hasard, et la ressemblance est même troublante. Nella devra, lui explique Johannes, agencer les pièces du cabinet, avec l’aide d’un miniaturiste. L’idée froisse un peu Nella, qui ne pensait pas, en se mariant, retourner au rang d’enfant et devenir la maîtresse d’une maison de poupées. Mais elle ne sait pas encore que le cabinet miniature, loin d’être un simple jouet, possède un immense pouvoir : celui de prédire, par des messages sibyllin, l’avenir. En dépit des heures passées devant le magasin du miniaturiste, celui-ci reste immuablement fermé. Nella reçoit cependant chez elle de mystérieux colis, des objets miniatures qui s’avèrent tous avoir un écho dans la vraie vie. Quelqu’un l’observe, mais impossible de savoir qui, ni comment. Nella subit les péripéties de la vie, qui s’imposent à elle avec une violence imprévisible, et constate avec désarroi, après coup, qu’elles étaient annoncées dans son cabinet miniature …

J’ai vraiment beaucoup aimé ce long et étrange roman, dont chaque page fait ressentir au lecteur le poids de la solitude de Nella. Cinq cents pages noircies de caractères, qui arrivent cependant à nous plonger dans le désarmant silence de la nouvelle maison de Nella. J’ai adoré Miniaturiste, pour son atmosphère, ses péripéties, son suspens, la consistance psychologique de ses personnages, sa critique sociale, sa morale, bref, parce qu’il se présente comme un simple conte, mais qu’il est en fait tellement plus !

J.S

Jessie Burton, Miniaturiste, aux éditions Folio, 497 pages

Edward Kelsey Moore – Les Suprêmes

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Les Suprêmes sont trois femmes noires américaines, qui se sont rencontrées dans les années 1960 et ne se sont jamais séparées en dépit des épreuves de la vie. Odette est une femme pleine de vie mais un zeste loufoque, qui discute régulièrement avec le fantôme de sa mère et celui de Mme Roosevelt. La seconde Suprême, Clarice, aurait tout pour être heureuse si seulement son mari arrêtait de la tromper. Quant à la vie la sublime Barbara Jean, est elle extrêmement triste et difficile, mais elle peut compter sur le soutien sans faille de ses deux amies. Les trois femmes se retrouvent chaque semaine chez Earl, un restaurant de l’Indiana, pour un rendez-vous dominical riche en confidences et bavardages, en joies et en désespoirs, auquel le lecteur est invité, tel une quatrième Suprême. Dans un contexte d’exclusion raciale, cette histoire d’amitié entre trois femmes attachantes nous rend complice d’un bonheur que seul ce sentiment peut procurer.

Je me suis tournée vers ce livre parce qu’il me faisait penser à La Couleur des Sentiments, que j’avais adoré. Mais j’ai été très déçue, et même si l’histoire de ces Suprêmes est sympathique, ce livre n’a rien à voir avec celui que j’avais tant aimé. Je n’ai pas réussi à m’attacher complètement à ces trois femmes, j’ai trouvé le récit parfois pathétique et l’écriture très lourde. Cependant, ne pouvais-je pas être que déçue en me plongeant dans un livre parce que j’en avais tant aimé un autre ?

J.S

Edward Kelsey Moore, Les Suprêmes, aux éditions Babel, 414 pages

Jean-Paul Sartre – Les Mots

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Dans ce somptueux chef-d’œuvre de la littérature française, qui contribua à l’attribution du Prix Nobel de 1964 que Sartre refusa, l’auteur nous raconte avec distance et douce ironie l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, qu’il considère comme les événements les plus marquants de son enfance. Le jeune “Poulou”, comme l’appellent avec tendresse les membres de son aimante famille, perd son père alors qu’il n’a que deux ans. Il grandit, avec sa mère, chez les parents de celle-ci, Charles et Louise Schweitzer. Charles Schweitzer est un éminent professeur d’allemand, dont le bureau et la grande bibliothèque captivent très tôt le jeune Poulou. C’est sur cette bibliothèque que reposent Les Mots, et ses deux parties “Lire” et “Ecrire”.  

La passion du jeune Sartre pour les lettres naît très tôt. L’enfant découvre le pouvoir des mots et de l’imagination, le plaisir et le jeu du rêve. Seul, il “joue à être sage”, se projette dans les récits qu’il déchiffre, et vit par procuration la vie de ses héros, Pardaillan et Michel Strogoff. Il attire sur lui les regards émerveillés de sa famille et surtout de sa mère, qui en dépit de son admiration pour la complexité des ouvrages que lit son fils, tient aussi à l’initier aux illustrés pour enfants. Le jeune Sartre goûte à toute la littérature que ses yeux croisent, et s’épanouit dans l’odeur de la bibliothèque de son grand-père.

Dans la seconde partie des Mots, Sartre raconte le plaisir apporté par l’apprentissage de l’écriture. Associée à l’incommensurable plaisir de lire, l’écriture contribuera à faire du jeune Sartre un enfant solitaire, qui a parfois du mal à s’intégrer aux camarades qu’il rencontre à l’école. Ce monde brutal qu’est l’école l’oblige à réaliser que l’image mentale qu’il se fait de lui-même, le héros qu’il s’imagine parfois être, perd de son panache lorsqu’il s’agit de quitter le monde de l’imagination. Mais dans le microcosme familial, les talents d’écriture du jeune Poulou laissent deviner le futur grand écrivain que deviendra Jean-Paul Sartre. Seulement, l’enfant, en dépit du plaisir qu’il prend à écrire, doute de ses réelles capacités, et s’accuse souvent d’être un imposteur. S’inspirant des histoires qu’il lit pour écrire les siennes, il doute d’être vraiment capable de se décoller de ses lectures pour écrire un récit qui ne serait que de lui. Son grand-père, qui soupçonne la supercherie, est aussi plus modéré quant aux réels talents de Sartre, et tente d’orienter la carrière de son petit fils vers le professorat. Le plaisir d’écrire doit rester un simple divertissement de fin de semaine ! Des anecdotes qui ne peuvent que faire sourire, quand on sait le grand Sartre que le jeune Poulou allait bientôt devenir …

Dans ce récit autobiographique, Sartre l’auteur accompli et reconnu porte un regard critique, aigu, frôlant parfois l’ironie, et distant sur ses jeunes années. Il revisite son enfance, jusqu’à ses onze ans, en posant sur son passé un gentil regard distancié. Un livre somptueusement écrit, parfois difficile à lire, que je conseille évidemment à tous les amoureux de littérature.

J.S

Jean-Paul Sartre, Les Mots, aux éditions Folio, 206 pages

Marie-Eve Lacasse – Peggy dans les phares

FRANCOISE SAGAN ET PEGGY ROCHE

Peggy Roche a été l’amie, l’amante et l’éternel amour secret de Françoise Sagan pendant presque vingt ans. Une relation discrète et pourtant passionnelle et sincère, par souci d’intimité dans une société patriarcale et bridée par les carcans traditionnels.

Peut-être avez vous déjà remarqué l’admiration que je voue à celle que l’on surnomma très affectueusement « le charmant petit monstre », Françoise Sagan. Objet d’autant de convoitises que d’aversion, l’auteur du mince roman de 1954 qui fut un scandale mondial, et qui est aujourd’hui un chef-d’œuvre de la littérature, Bonjour Tristesse, a fait couler beaucoup d’encre. Une vie à trois mille à l’heure, de littérature, de fêtes, d’amitiés, d’amours, d’alcool, de jeux et de drogue, une vie vécue à 100%, une ode à la liberté, un pied de nez aux quant dira-t-on, partagée avec la discrète Peggy Roche. C’est sur Peggy que Marie-Eve Lacasse met cette fois un coup de projecteur, sur cette icône de la mode, parachutée dans la vie de Sagan à ses heures de gloire, et qui ne la quittera que lorsque la mort les séparera. Peggy est le rayon de soleil de Françoise, sa confidente, son ange gardien et sa plus fidèle compagne, toujours restée dans l’ombre médiatique de Sagan. Une discrétion recherchée par les deux femmes, mais que l’on peut aussi sentir comme un peu injuste. Dans Peggy dans les phares, Marie-Eve Lacasse retrace la partie de vie partagée par les jeunes femmes, et étaye le fil conducteur biographique d’un récit romancé. Marie-Eve Lacasse, de leur rencontre à la mort de Peggy Roche, revient sur les grands moments de la vie commune des deux femmes, et replace au centre du récit la vie de Peggy.

Le défi était de taille, mettre en lumière quelqu’un qui a souvent cherché à s’effacer, reconstituer une vie dans l’ombre, et Marie-Eve Lacasse l’a brillamment relevé. J’ai beaucoup aimé ce livre, comme j’aime tous ceux qui retracent sans l’abîmer la vie de cette femme que j’aime tant, Sagan. J’ai aimé ce livre en tant qu’hommage à Peggy Roche, même si j’ai parfois été un peu déçue par la partie romancée. J’ai apprécié le travail d’investigation mené par Marie-Eve Lacasse, notamment concernant la famille de Peggy Roche, le passé de sa mère dont le nom de jeune fille, Nadermann, interroge et cache peut-être une triste page, et celui du père, Frédéric Manuel Roche, qui reste un mystère. J’ai apprécié aussi ses récits sur ses rencontres avec ceux qui ont côtoyé Peggy Roche et Françoise Sagan au plus proche, notamment Mme Bartoli, dont j’ai adoré le livre Chère Madame Sagan, et avec qui j’aurais moi aussi tant aimé discuter !

J.S

Marie-Eve Lacasse, Peggy dans les phares, aux éditions Flammarion, 243 pages

Nancy Mitford – La Poursuite de l’amour

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© CONDÉ NAST ARCHIVE/CORBIS – Entre Deux Guerres: Nancy Mitford (top right) dressed for 1931’s Famous Beauties Ball in a Cecil Beaton photograph. His sister Barbara is second from the left.


Perdu
e dans la campagne d’Alconleigh, la maison de tante Sadie et d’oncle Matthew abrite une joyeuse fratrie composée de sept originaux Radlett. Oncle Matthew, comme ses enfants, est un homme excessif et indiscipliné, qui ne connaît pas le juste milieu. Bien que détestée par ce dernier, Fanny, la nièce d’oncle Matthew, passe beaucoup de temps à Alconleigh. Fanny est la fille de celle qu’il appelle la « Trotteuse », d’une femme, qui est aussi sa sœur, de peu de vertu qui a abandonné son enfant pour suivre ses maris successifs en Europe. Fanny a été recueilli par Emily, une autre de ses tantes, de qui elle a reçu toute l’affection possible.

Fanny et Linda (une Radlett) sont donc deux cousines, très proches en dépit de leurs différences : Linda est une enfant capricieuse et gâtée, Fanny sage et rangée. Les deux fillettes adorent passer du temps à Alconleigh, dans ce qu’elles appellent le placard des Honorables pour comploter et rêver à leur future vie, dans laquelle l’amour prendra une place centrale. Le temps passe et les tempéraments s’affirment, et Fanny, qui mène une vie paisible, nous raconte celle, volage, de Linda, dont les nombreuses dérives font penser à celles de la Trotteuse. L’amour semble être l’unique quête de sa vie, un objectif tel qu’elle se précipite dans des histoires qui se soldent par des échecs. D’abord, et contre toute attente, Linda épouse Antony Krœsing, dont le mérite principal est d’être riche. Avec lui, elle aura une fille, Moïra, dont elle ne s’occupera jamais, la trouvant stupide et repoussante. Son cœur la poussera ensuite dans les bras d’un intellectuel communiste, qui aura des projets à mener toujours plus importants que de s’occuper de Linda. Elle trouvera ensuite le bonheur, de façon totalement inattendue, auprès d’un aristocrate parisien. Mais la montée du nazisme et l’approche d’une guerre mondiale inquiètent Linda, qui pressent que sa petite vie mondaine et son quotidien amoureux pourraient bien être quelque peu bousculés …

La plume de Nancy Mitford raconte avec une finesse et un humour typiquement anglais le quotidien et les préoccupations de la société campagnarde britannique, tellement romanesque. Il est plaisant de savoir que ce roman, en partie autobiographique, comporte de nombreux éléments sur la famille excentrique de l’auteur. Cependant, je ne sais trop quoi en penser. Certes, La Poursuite de l’amour est un roman drôle, frais, léger, mais parfois aussi un peu étrange et même loufoque. Les personnages, bien qu’inspirés des proches de l’auteur, ont des caractères extrêmement différents, très originaux. On avance très rapidement dans l’histoire, et les sauts temporels, inattendus, sont un peu déroutants, surtout en début de lecture. La vie format conte de fées pour un personnage aussi léger que Linda étonne, et la chute, extrêmement soudaine, laisse un goût d’inachevé. L’histoire se resserre au fil des pages autour de celle de Linda, et on aimerait parfois savoir ce que deviennent les autres personnages. Un roman simple et agréable à lire, mais peut être un peu trop dans l’excès …

J.S

Nancy Mitford, La Poursuite de l’amour, aux éditions 10/18, 254 pages

Elena Ferrante – Celle qui fuit et celle qui reste

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Nous les avions laissées, le cœur lourd, et l’espoir que cette belle et malsaine amitié, semblant ne tenir qu’à un fil, résiste. Dans Celle qui fuit et celle qui reste, nous les retrouvons, les deux amies de toujours, Lila et Lenù, plus éloignées que jamais, et pourtant tellement proches. Elles ont grandi, vieilli peut-être, et perdu cette fraîcheur que la vie n’offre qu’aux premières années.

D’un côté, il y a Lila, toujours aussi rude et autoritaire, repoussant parfois son indispensable amie de toujours Lenù, mais qui intrigue et attire les hommes. Divorcée et maman d’un petit Gennaro, cette condition et les obligations de ce statut ne suffiront pas à la faire rentrer dans un moule et à atténuer son tempérament tellement difficile à vivre.

D’un autre, il y a Lenù, écrivaine et mariée à un professeur d’université, maman comblée et gâtée, parfaitement installée dans sa vie personnelle et professionnelle. Evidemment tout n’est en fait pas si simple, et aussi loin qu’ils puissent paraître l’être, le Naples de ses jeunes années, sa famille, ses amis, son quartier tellement populaire, vulgaire et violent, et surtout Lila, ne le sont jamais vraiment. Un passé qui colle à la peau, et dont elle ne peut se défaire – mais le veut-elle d’ailleurs vraiment ? – une ville, des alliances et des séparations, de l’amour haineux, un imbroglio d’histoires que je ne raconterais jamais aussi bien que le fait Elena Ferrante !

J’ai retrouvé avec tant de joie la Lenù que j’ai rencontrée dans L’amie prodigieuse et que j’ai suivie dans Le nouveau nom et je tourne la dernière page de Celle qui fuit et celle qui reste avec lenteur, pour faire durer encore un peu le plaisir. J’ai adoré ce troisième tome d’une saga qui ne prend pas une ride et dont l’intrigue ne se tarit pas. La succession de rebondissements nous oblige à tourner les pages plus vite qu’on ne le voudrait, et les derniers mots de ce troisième tome nous laissent dans un suspens intenable ! Tellement hâte de lire le quatrième et dernier volume, L’enfant perdue, qui, je l’espère, paraîtra bientôt !

J.S

Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste, aux éditions Gallimard, 480 pages

Négar Djavadi – Désorientale

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Montazemolmolk, son arrière-grand-père, était déjà quelqu’un ! Seigneur féodal originaire de Mazandaran, une province au nord de l’Iran, il était le maître d’un harem de femmes dévouées, qui avaient le même rêve d’un moment avec lui. Parmi ses nombreux enfants, Nour deviendra la grand-mère paternelle de Kimiâ, la narratrice ce cette histoire. Nour a été le seul enfant à hériter des yeux bleus de son père. Une fierté telle qu’il fera aussi d’elle son enfant préféré. Mais finalement, cette branche de l’histoire familiale s’efface rapidement. Le jour où Nour meurt, la narratrice, Kimiâ, naît, et avec elle son histoire. Tout le monde avait prédit un garçon … à croire que le marc de café à ses limites ! Mais ce changement de sexe de dernière minute de troublera pas Darius, le père de Kimiâ, qui considèrera toujours sa fille comme son fils. Bref. Nous sommes dans l’Iran des années 1970, déchiré par le régime du Shah puis de Khomeyni. Kimiâ a six oncles, numérotés de 1 à 6 (le 7ème est un écart du grand père, alors on ne le compte pas), six oncles iraniens qui aiment leur pays autant que leur vie. Et il y a Darius. Darius, le père aimant de Kimiâ, et de ses sœurs Leïli et Mina, le mari aimé de Sara, qui le défendra toute sa vie avec panache, le journaliste opposant politique au régime du Shah, l’intellectuel iranien fervent détracteur des régimes en place, le révolté sanguin et convaincu, qu’aucune menace, oppression politique ou militaire ne pourra contenir. « Désorientale », ça pourrait être le nom de cette vie, qu’ont été contraint de vivre, ou plutôt de subir, les Sadr. Arrivée à un point culminant de danger et de non-retour, la famille déchirée par les arrestations violentes et l’oppression, est au pied du mur. Elle n’a plus qu’à fuir en laissant tout derrière elle, souvenir, maison, famille, partir le cœur lourd dans un adieu définitif, fuir clandestinement un pays qu’elle aime mais qui veut la tuer.

Un très grand et beau roman sur la douleur de l’oppression politique, de l’exil et de la quête d’identité d’une jeune femme qui raconte ce qu’elle a vécu avec des yeux d’enfants trop innocents pour tout comprendre, mais que la violence a pourtant fait grandir très vite. Dans ce roman autobiographique, l’auteur nous livre sans tomber dans le pathos, en même avec un certain humour et une parfaite légèreté, la brutalité d’une enfance volée par des régimes anti-démocratiques. Elle raconte l’Iran en quête de progrès et de liberté, qui se retrouve du jour au lendemain muselé par Khomeyni :

« Du jour au lendemain, à l’école, ma sœur et moi devions porter le foulard et une tunique jusqu’aux pieds. La milice révolutionnaire interdisait tout, jusqu’aux déodorants et aux parfums. Si les femmes ne portaient pas le foulard comme il le fallait, elles étaient arrêtées et cravachées. C’était d’une telle brutalité, mes parents pensaient que ça ne pourrait pas durer. On a commencé à tirer sur mon père, la mort dans l’âme, il a quitté le pays puis, quelque temps plus tard, ma mère, ma sœur et moi l’avons suivi. Un passeur est venu nous chercher, et on a traversé les montagnes du Kurdistan à cheval. Il y avait de la neige jusqu’à la taille, les Kurdes ne parlaient pas le persan, on ne comprenait pas ce qu’ils nous disaient. Parfois, je ne voyais plus ni ma sœur ni ma mère, j’étais seule au milieu de nulle part, c’était comme dans un western trash. Mais j’étais petite, le monde se divisait pour moi entre les gentils et les méchants, on était les gentils, on fuyait les méchants, on allait vers la lumière ! »

Un exil incontestablement nécessaire mais pas nécessairement salvateur …

J’ai tellement aimé Désorientale, que si je ne devais conseiller qu’un seul livre dans l’année, ce serait celui-ci !

J.S

Négar Djavadi, Désorientale, aux éditions Liana Levi, 350 pages