Nicolas Mathieu – Leurs enfants après eux

Leurs enfants après eux

Heillange. Ses deux hauts-fourneaux désaffectés. La France des ouvriers, de ceux qui ne quittent jamais leur quotidien, qui subissent de plein fouet la crise, les fermetures d’usines et les conflits sociaux, la montée du chômage et celle des extrêmes. Ils ont conscience d’être un peu mal-nés, mais finalement, ils l’aiment bien cette vie au milieu de la cité, de leur cité. Les réunions aux abris-bus, leurs joins roulés à l’arrière de hangars désaffectés et leurs bouteilles partagées au bord du lac. Une vie monotone dans laquelle la violence est monnaie courante, et où elle règle pas mal de problèmes.

14, 16, 18, 20 ans. 1992, 1994, 1996, 1998. Quatre étés des années 90 à suivre les vies d’adolescents, nés plus ou moins chanceux. Il y a Steph’ et Clem’, petites bourgeoises du plus beau quartier d’Heillange ; Hacine, le fils d’immigrés marocains ; Anthony, le timide attachant, et son cousin, qui font ensemble les quatre cents coups. Au fil des ans, ils découvrent l’alcool et la drogue, les filles, le besoin de gagner de l’argent, l’emballement de leur course vers l’indépendance, qui les attire autant qu’elle les repousse. Chacun veut grandir, mais aucun ne veut faire comme ses parents, pingre malgré eux, qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois, à mettre un centime de côté, et dont l’unique loisir est la télévision. Ils ont des rêves, tués dans l’œuf, mais veulent y croire encore. Par cette immersion dans ces étés écrasés par la chaleur du soleil qui n’a que le béton sur lequel se refléter, où on tue le temps à traîner, faire la fête, à rêver d’une vie meilleure, où l’on est prêt à tout pour s’arracher à cette apathique monotonie, où l’on subit la vie plus qu’on ne la construit, où l’inaltérable énergie de la jeunesse empêche de se rendre compte que l’on est en train de se construire les souvenirs qui nous rendront nostalgiques demain, Nicolas Mathieu, sans pathos ni amertume, nous (re-)plonge dans le quotidien des Born in The 80’s, de Nirvana à la première étoile des Bleus en coupe du monde.

Nicolas Mathieu nous embarque dans ce peu commun récit initiatique, très justement récompensé en 2018 par le prestigieux prix Goncourt. Sans voyeurisme ni jugement, par la fluidité de son écriture et le naturel suspens qu’il donne à son récit, Nicolas Mathieu nous plonge au milieu des hauts-fourneaux d’Heillange, de ses tours, ses habitants et son quotidien. Les mots sont si justes qu’ils nous transportent dans une ambiance qui nous manquera sans aucun doute ce quatrième été terminé.

J.S

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, aux éditions Actes Sud, 425 pages

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Claire Gallois – Et si tu n’existais pas

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Alors qu’elle n’a que six ans, ce matin d’août, quand sa mère vient l’arracher à sa nourrice Yaya, à qui elle voue un amour sans limites, la jeune narratrice comprend que sa véritable mère n’est pas celle qui lui a donné la vie. Contrainte et forcée de quitter sa modeste petite maison perdue au milieu de la Creuse, et la vie du village qu’elle a toujours connue, la jeune Claire se retrouve parachutée dans un appartement coquet du bourgeois XVIIème arrondissement de Paris, au milieu d’enfants que sa mère n’a non seulement pas daigné abandonner, mais qu’elle semble aujourd’hui encore préférer. Toute sa vie, dans cette famille étrangère, elle n’aura alors qu’une idée en tête : remuer ciel et terre pour retrouver sa Yaya. Une course contre la montre vers son passé, et un douloureux moyen d’enfin comprendre les liens qui unissent mères de sang et cœur.

Un petit livre que l’on imagine difficilement autobiographique. Si les critiques sont mitigées, n’ayant auparavant jamais lu de Claire Gallois, je ne peux pas le comparer à ses autres titres. J’ai passé un bon moment – que l’on ne peut cependant pas qualifier d’agréable étant donné la teneur du récit – mais ne pense cependant pas garder un souvenir impérissable de ces 150 pages, sans chapitres. Les époques se mélangent, le récit est haché, et si cela témoigne bien du déchirement intérieur de la jeune narratrice, qui des années plus tard ouvre le récit de son enfance par « J’aurais voulu naître sous X », ce style lapidaire est aussi troublant pour son lecteur.

J.S

Claire Gallois, Et si tu n’existais pas, aux éditions Folio, 144 pages

Sarah McCoy – Un Goût de cannelle et d’espoir

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Il y a des périodes de l’histoire que l’on déteste, que l’on regarde avec dégoût et mépris, que l’on vomit même, surtout lorsqu’on les nous les raconte par des bouts de vies, arrachés, détruits par l’horreur humaine.

Elsie Schmidt s’épanouissait jusqu’alors dans un quotidien simple, aux côtés de sa sœur Hazel et de ses parents, boulangers dans la petite ville Garmisch en Allemagne. Ce matin de Noël, comme tous les autres, leur boulangerie parfume la rue de ses odeurs de cannelle, brötchen, schaumküsse, et autres lebkuchen. Mais la guerre gronde, les uniformes nazis se multiplient dans les rues, l’atmosphère s’alourdit, marquant à jamais l’histoire d’un macabre sceau.

Méfiante, mais encore trop jeune pour se faire sa propre idée de cette Allemagne mise à feu et à sang par le Führer, Elsie se laisse guider par son père, qui n’a qu’un souhait : protéger sa fille et lui assurer un avenir confortable. Aussi, lorsque Josef, jeune officier nazi qui courtise Elsie, l’invite, quelques jours avant Noël, à une soirée nazie pour fêter Weihnachten, son père est ferme. Elle doit accepter l’invitation, et sa demande en mariage, si Josef la lui faisait alors. Cette nuit marquera un tournant pour Elsie, son entrée dans la vie d’adulte, sa première robe de soirée, et coupe de champagne, mais aussi une prise de conscience sur la sauvagerie du monde qui l’entoure.

Alors que la soirée bat son plein et que les jeunes hommes éméchés vêtus de leurs plus beaux costumes nazis s’enivrent, Josef, comme l’avait envisagé le père d’Elsie, demande à la jeune fille de devenir sa femme, et lui offre une magnifique bague de fiançailles. Tiraillée par un malaise qu’elle n’explique pas encore mais l’empêche de se réjouir, lui donnant envie de fuir cet endroit, et le devoir d’écouter ses parents en acceptant cette demande et la position sociale qu’elle implique, Elsie sent son corps de dérober sous ses pieds. Une réponse floue baragouinée du coin des lèvres et la bague enfilée à son doigt, elle sort respirer un peu d’air frais, afin, espère-t-elle, de recouvrer ses esprits. A la lumière d’un réverbère, elle découvre alors que sa bague est marquée d’une étrange inscription, de l’hébreux peut-être. Quelques lettres qui l’enfoncent un peu plus dans son mal-être, et lui font comprendre que cette bague n’est, et ne sera jamais la sienne. Mais à peine a-t-elle le temps de la regarder, qu’un jeune homme éméché – un ami de Josef – se jette violemment sur elle. Prise de panique, Elsie lutte, se débat, hurle. C’est alors qu’un petit garçon, sept ans tout au plus, enfermé dans une cage posée dans la glaciale neige d’une veille de Noël – celui-là même qui chantait tout à l’heure pour le bal des jeunesses hitlériennes – se met à son tour à crier, dérangeant ainsi le prédateur, et permettant de faire diversion. Alertés par le grabuge, d’autres convives sortent de la salle, et dans le vacarme et l’agitation, l’enfant parvient à s’enfuir. Ereintée par cette soirée, Elsie s’enfuit, rentre chez elle, et profite de la pénombre de la nuit et du silence de ses parents qui dorment, pour se retirer dans la cuisine, réfléchir à cette soirée, et à la suite qu’elle souhaite donner aux évènements. C’est alors qu’elle entend de très légers coups frappés à la porte arrière de la cuisine familiale. Méfiante, elle l’entrouvre et découvre le petit garçon, qui était quelques heures plus tôt enchaîné pour chanter devant les officiers nazis de la Weihnachten. Il s’appelle Tobias, ses parents et sa sœur ont été déportés, il s’est échappé des camps de la mort et sera exécuté si Elsie refuse de le cacher. Son parti est pris. Elle a peur, terriblement peur, elle sait ce qu’elle risque, sa vie, et celle de toute sa famille, mais refuse de se ranger du côté de ceux avec qui elle vient pourtant de passer la soirée. Sans rien dire à personne, elle fera une place, entre deux murs, au petit Tobias, à qui, pendant des mois, elle donne tout ce qu’elle a, espérant ainsi le voir survivre. Cette nuit-là, Elsie a grandi d’un coup. Elle a appris ce qu’était la guerre, la vie dans une Allemagne nazie. L’adoration du Führer, la collaboration, la cruauté de la race humaine. Elle ne dira rien à personne, jamais, et continuera, tant qu’elle le pourra, à protéger Tobias. Elle n’a que 16 ans, le canon d’un fusil sur la tempe, mais résistera. Seulement, une si jeune fille, seule, peut-elle supporter un poids aussi lourd ? Peut-elle vraiment tenir tête à des soldats qui retournent et pillent les maisons à la recherche de juifs cachés dans les planchers, plafonds et murs ?

Autour de ce fil conducteur, de cette histoire entre Elsie et Tobias, débutée le jour de Noël 1944, se construit celle de tous les personnages de leurs entourages. Celle des parents d’Elsie et de sa sœur Hazel, de Julius et Lillian, de Jane, la fille d’Elsie, des clients nazis et des résistants, de Frau Rattelmüller. Mais aussi celle Reba Adams, cette journaliste qui, soixante ans plus tard, croise le chemin de la boulangerie d’Elsie et redonne vie à ses souvenirs. Nous retenons notre souffle à chaque nouveau chapitre, et jusqu’à la fin, croisons les doigts dans l’espoir qu’un dénouement heureux apporte un peu de joie au récit de ces pires années de l’histoire humaine.

J.S

Sarah McCoy, Un Goût de cannelle et d’espoir, aux éditions Pocket, 512 pages

Lucinda Riley – La jeune fille sur la falaise

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Grania Ryan, 31 ans, est une sculptrice new-yorkaise en plein chaos sentimental, qui décide de s’éloigner de Matt, provisoirement au moins, pour retourner dans la ferme familiale perdue en Irlande. Loin de son quotidien, Grania espère retrouver sa sérénité. Mais un jour, alors qu’elle se balade seule, le long des falaises longeant la mer agitée, une fantomatique silhouette de petite fille dangereusement proche du précipice l’interpelle. Aurora est la fille d’Alexander Lisle. Elle vit dans l’immense bâtisse, qui domine la mer et les maisons environnantes. Aussi, quand Grania annonce à sa mère, Kathleen, qui a toujours vécu ici et connaît le passé des Lisle, qu’elle a accepté la proposition de la jeune Aurora de venir passer un peu de temps avec elle à Dunworley House, Kathleen voit se reproduire, une fois encore, la malédiction …

Les destins des deux familles sont liés. Depuis très longtemps. 1914 exactement. C’est ce qu’apprend Grania qui passe désormais ses journées à Dunworley House, le temps qu’Alexander règle ce qu’il dit alors être des soucis professionnels. Chaque jour, Grania s’attache un peu plus à la petite Aurora, qui retrouve en elle un peu de sa défunte mère. Mais, inquiète à l’idée que Grania puisse faire des choix qu’elle regrettera, Kathleen raconte à sa fille leur passé familial, qui depuis plusieurs générations croise celui de la famille Lisle. C’est dorénavant en connaissance de cause que Grania agit, et fait ses choix entre Aurora, Alexander, et Matt, l’Irlande et l’Amérique.

Facile à lire et souvent cousu de fil blanc, j’ai quand même passé un très bon moment dans la vie et le passé de ces personnages attachants. Présent et passé, récits cadre et encadré, s’emmêlent dans une série ininterrompue de rebondissements, jusqu’au dénouement, jusqu’à ce que nous puissions déposer la dernière pièce du puzzle, qui relie les vies des deux familles.

J.S

Lucinda Riley, La jeune fille sur la falaise, aux éditions Charleston, 512 pages

Kristopher Jansma – New-York Odyssée

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Ils sont jeunes, vingt-cinq ans à peine, et pensent encore avoir la vie devant eux. Irène, l’artiste ; Jacob, le poète ; George et Sara, l’astronome et la journaliste, qui ont prévu de bientôt se marier ; puis William, qui arrive un peu plus tard, et tombe amoureux d’Irène. Ils vivent dans la ville de tous les possibles, touchent du bout des doigts leur rêve américain. Rencontrés à l’université, et depuis jamais loin les uns des autres, ils sont pour chacun d’entre eux leur plus proche famille. Aussi, quand ils voient cette étrange boule se former sous l’œil de leur Irène, cette tumeur s’emparer d’elle, c’est un peu d’eux tous qu’elle s’empare. Ensemble, ils vont essayer de lutter, de faire comme s’ils croyaient encore en l’avenir, à un possible miracle. Mais au fond d’eux ils le savent. Une épée de Damoclès plane sur leur apparent bonheur. Irène est condamnée. Elle va mourir, et arracher une partie de chacun d’eux en partant. Alors, en attendant cette fatidique issue, ils s’efforcent de l’aider comme ils le peuvent, de lui rendre le quotidien moins pénible, et de lui changer autant que possible les idées. L’ode à une vie condamnée, celle d’une jeune fille beaucoup trop jeune pour mourir, à une amitié, trop récente pour être brisée. Aussi, parce que la vie ne s’arrête pas, parce que leur amitié doit les aider à surmonter la disparition d’Irène, ils s’accrochent les uns aux autres, et tentent, comme ils le peuvent, chacun à leur manière, de continuer. Amputés d’une partie d’eux même, la vie est quand même devant eux !

Une odyssée aussi drôle qu’émouvante. Les personnages sont attachants, la maladie d’Irène, et la détresse de ses amis, ne peuvent laisser le lecteur insensible. Même si les ficelles sont parfois un peu grossières, ce roman, poignant, mérite le détour. New-York Odyssée célèbre la vie et l’amitié à travers un voyage tumultueux, d’Homère à Fitzgerald, d’Ithaque à Manhattan.

J.S

Kristopher Jansma, New-York Odyssée, aux éditions du Livre de Poche, 608 pages

Alan Bennett – La Reine des lectrices

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Et si Sa Majesté la reine d’Angleterre se prenait subitement de passion pour les livres ? C’est ce qu’a imaginé, avec un humour british, Alan Bennett dans La Reine des lectrices. Alors que le quotidien de la reine Elizabeth, millimétré, se résume à quelques représentations, visites de courtoisie, œuvres de charité, et jetés de baballes à ses idiots petits roquets poilus, elle aperçoit un jour, sur la rue jouxtant sa propriété royale de Buckingham, Norman, chargé de la plonge des cuisines du Palais, se précipiter vers le bibliobus de la ville. Intriguée par ce petit manège, la curiosité de la reine ne peut résister à l’envie d’en savoir plus. Aussi, elle se rapproche de Norman, qu’elle fait par la même occasion sortir des cuisines pour intégrer sa garde très rapprochée. Avec le jeune homme, Sa Majesté découvre les joies de la littérature, et chaque lecture appelant la suivante, délaisse peu à peu les protocoles royaux pour s’adonner au plaisir solitaire de la lecture. Un nouvel engouement fort mal perçu par son entourage, qui s’inquiète de ce sursaut intellectuel au détriment parfois des représentations mondaines.

Quelques cent-vingt pages absurdes que je n’aurais pas aimé voir plus longues mais qui m’ont quand même faites parfois sourire. Ce petit pamphlet sur l’amorphisme intellectuel des hautes sphères raconte avec un humour caustique l’importance de la littérature, tant pour l’épanouissement personnel que pour la culture populaire. Les ficelles sont grosses mais la morale n’en est pas moins vraie …

J.S

Alan Bennett, La Reine des lectrices, aux éditions Folio, 128 pages

Liane Moriarty – Le Secret du mari

Le secret du mari

Sydney. Cécilia Fitzpatrick est une mère de famille comblée. Trois adorables filles, un mari aimant, une vie rythmée entre rendez-vous chez l’orthophoniste, activités extra-scolaires ; entre l’école, où elle propose gracieusement ses services, et chez elle, ou chez les autres d’ailleurs, où elle organise des réunions Tupperware. Cécilia est la meilleure représentante de la marque. Avec son dynamisme, sa fraîcheur et sa joie de vivre, Cécilia pourrait vendre ses boîtes magiques à n’importe qui. Sa vie est aussi bien rangée que son cellier, où grâce à ses Tupperware, chaque chose a sa place, chaque place a sa chose. Bref, une vie aussi remplie qu’organisée, qui correspond parfaitement à cette jeune mère épanouie. Jusqu’au jour où, poussée par sa fille prise d’une passion soudaine pour le mur de Berlin, Cécilia se rend au grenier, dans lequel elle ne met jamais les pieds, pour retrouver un bout du fameux mur. Elle y découvre alors, complètement par hasard, une lettre de son mari, qui la prévient : « A n’ouvrir qu’après ma mort ». Le dilemme est difficile, la tentation trop grande. Après plusieurs jours de tiraillement où Cécilia imagine le pire, elle cède à son irrépressible envie et découvre l’inavouable secret de celui qu’elle pensait pourtant connaître par cœur.

A plusieurs centaines de kilomètres de là, Tess O’Leary s’apprête à recevoir une terrible gifle. Depuis sa plus tendre enfance, Tess partage tout avec sa cousine Felicity, et surtout leur combat – enfin gagné – contre l’obésité de Felicity. Devenue incroyablement fine, celle qui n’attirait avant que les moqueries est désormais un convoité objet de désir. Au point que Will, qui depuis toujours, ou presque, file le parfait amour avec Tess, avec qui il a d’ailleurs eu leur tant aimé petit Liam, perd les pédales et s’apprête à faire à sa femme une terrible révélation. Alors que Tess, Will et Felicity se sont associés pour monter une agence, TWF, et que l’affaire tourne plutôt bien, Will et Felicity avouent à Tess que depuis quelques temps déjà, ils sont amoureux l’un de l’autre. Mais pas de problème, ils ont la solution : vu que tout le monde s’aime, ils n’ont qu’à tous vivre ensemble ! Une solution qui n’a pas l’air de convenir à Tess, qui préfère prendre l’avion, quitter Melbourne et traverser l’Australie, avec Liam, pour retrouver sa mère.

Retour à Sydney. Rachel Crowley est une dame d’un certain âge qui ne se remettra jamais de la mort par strangulation, toujours inexpliquée, de sa fille Janie, alors adolescente. Ce jour du 6 avril 1984, sa vie s’est un peu arrêtée. Depuis elle vivote, et attend que les jours passent, avec une seule obsession : retrouver le meurtrier de sa fille. Elle en est persuadée, c’est Connor, le professeur de sport de Ste Angela, la petite école privée dans laquelle elle travaille, qui l’a assassinée. Pour l’instant, ce son son fils Rob et surtout son petit-fils Jacob qui lui permettent de tenir. De survivre. Mais un jour elle se vengera, et cette vengeance sera terrible … Aussi, quand elle apprend que les seuls êtres chers qui lui restent vont bientôt s’envoler pour une nouvelle vie à New-York, qu’elle n’aura plus son petit Jacob à garder et gâter, plus rien ne la retient. Elle en est persuadée, c’est Connor le coupable, et puisque la justice n’a pas l’air de la croire, elle fera justice elle-même.

Le secret du mari est une comédie, un ballet qui croise et recroise les vies de trois familles, que des catastrophes vont rapprocher. Le titre me laissait quelques doutes, la couverture me faisait penser à un roman d’été un peu simplet, et pourtant, en dépit d’un récit qui donne parfois l’impression de peiner à avancer, on ne voit pas passer ces 500 pages. Ces vies pourraient être celles de n’importe qui, des petits tracas aux drames dont on ne se remet jamais totalement. La chute est inattendue, et comme la vie parfois, brutale.

J.S

Liane Moriarty, Le Secret du mari, aux éditions du Livre de Poche, 504 pages

Anne Brontë – Agnès Grey

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Agnès Grey est une jeune fille douce et prévenante, qui, lorsqu’elle découvre ses parents en difficulté financière, ne peut se résoudre à les voir souffrir. Aussi, elle prend la difficile initiative de s’éloigner d’eux et de devenir gouvernante dans une famille aisée du nord de l’Angleterre victorienne. Elle ne rentrera que deux fois par an, à Noël et lors des congés d’été. La séparation est rude, mais ainsi, elle pourra apporter à ses parents l’aide financière dont ils ont besoin.

A son arrivée dans l’étrange famille Bloomfield, Agnès réalise que son éducation et ses principes sont bien loin de ceux des enfants gâtés qu’elle doit éduquer. Se sentant mise au défi, jugée, poussée à bout par des enfants hautains, irrespectueux et méprisants, Agnès prend sur elle pour tenir le plus longtemps possible sa place dans la famille. Un combat quotidien duquel elle sort perdante, obligée de quitter les Bloomfield, le cœur lourd et un amer goût d’échec qui lui fait remettre en question ses capacités de gouvernante.

A peine remise de ce premier échec, Agnès se voit offrir une nouvelle opportunité, dans la famille Murray. Si leur belle demeure l’éloigne un peu plus encore de sa famille, Agnès se console en se disant que comparée à sa désastreuse expérience chez les Bloomfield, les choses ne peuvent que mieux se passer dans la famille Murray. Et en effet. Si tout n’est pas toujours simple, si Agnès se retrouve confrontée aux caprices des enfants, adolescentes et jeunes femmes Murray, sa vie s’épanouit petit à petit dans ce nouveau quotidien. Surtout lorsqu’elle croise les pas de Mr Edward Weston, le pasteur du village voisin de celui des Murray. Une guerre larvée s’installe alors entre Rosalie Murray et Agnès, un conflit non déclaré que le destin des deux femmes va trancher.

Sorti la même année que Les Hauts du Hurlevent de Emily Brontë, et que Jane Eyre de Charlotte Brontë, Agnès Grey, premier roman de la troisième sœur Brontë, Anne, est longtemps resté dans l’ombre. Pourtant, ce mince roman a tout d’un grand. J’ai passé un délicieux moment avec Agnès, dans cette Angleterre que j’aime tant, où valeurs sociales et morales sont rarement compatibles avec les principes de la riche bourgeoisie terrienne.

J.S

Anne Brontë, Agnès Grey, aux éditions Archipoche, 400 pages

Helen Simonson – L’été avant la guerre

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1914. Beatrice Nash est une jeune femme orpheline recueillie par une acariâtre tante, qui n’a d’autre préoccupation que d’envoyer sa nièce loin d’elle. Aussi, quand elle apprend que le village de Rye, au sud de Londres, entre Hastings et Folkestone, recherche une professeure, l’occasion est parfaite. Sa malle bouclée, Beatrice, jeune femme célibataire qui rêve de devenir écrivain – ambition fort mal perçue dans la société conservatrice de l’époque – part pour un long voyage vers l’inconnu, qui l’inquiète d’abord plus qu’il ne la réjouit. A son arrivée, elle est accueillie par Agatha Kent et ses deux neveux : Hugh, le sage étudiant en fin de cursus de médecine, et le fougueux Daniel Bookham, poète dans l’âme que son oncle John préférerait voir suivre les ambitions professionnelles qu’il envisage pour lui. Un trio plutôt chaleureux, duquel Beatrice se retrouve malheureusement séparée. En effet, c’est dans une chambre chez l’antipathique Mme Turber qu’on lui propose de prendre ses quartiers, quelques semaines avant la rentrée. Sa vie se met en place en même temps que les premiers différends, que Beatrice découvre avec le lecteur. Dans un village où tout le monde se connait, où les ragots vont bon train et où chacun a un avis sur tout, l’attitude de Beatrice est scrutée à la loupe. Son poste fait des envieux, mais elle peut compter sur le soutien sans faille d’Agatha et ses neveux. Un tas de péripéties plonge le lecteur au centre de ce village, qui vit au rythme des commérages et des petits problèmes. Mais ce joyeux tableau s’assombrit de jour en jour à l’approche de la guerre. L’anxiété d’être réquisitionné, de voir ces enfants, maris, élèves quitter le village étouffe l’atmosphère. On a beau dire que ce ne sera pas long, et que l’on a envie de s’engager, qu’il faut défendre sa patrie, au fond, tout le monde le sait : à la guerre, on sait quand on y part, mais on ne sait pas si l’on en reviendra un jour. Une douloureuse perspective qui ouvre les yeux sur les sentiments et liens réels qui animent les protagonistes de cette fresque de l’Angleterre édouardienne.

Si j’ai parfois trouvé le récit mal équilibré – quelques longueurs au milieu, et, en revanche, une fin un peu rapide – j’ai passé un bon moment avec ce livre, qui réunit tout ce que j’aime : gentry, humour british, coquetteries, tea times, histoire d’amour et de mœurs, dans une Angleterre édouardienne désuète. Mon seul bémol : le titre, qui m’avait laissé penser que plus de place serait accordée à la partie sur la guerre, dont le récit n’arrive finalement qu’en fin de roman.

J.S

Helen Simonson, L’été avant la guerre, aux éditions 10/18, 672 pages

Laetitia Colombani – La tresse

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Tresse n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés

Les bonnes fées n’ont apparemment pas daigné se pencher sur son berceau, à elle, l’Intouchable Smita. Chaque matin, elle se lève pour vider le trou qui sert de toilettes à ceux qui sont mieux nés qu’elle, à ceux qui ont la chance de ne pas être « Intouchables », qui ne sont pas condamnés à vomir chaque jour en faisant un travail qui leur permet seulement de survivre et de gagner à peine de quoi manger. Si elle accepte cette fatalité, Smita refuse de l’imposer à sa fille. Il en est hors de question, Lalita ne nettoiera pas la merde des autres, n’aura pas cette infâme odeur qui colle à la peau. Lalita n’acceptera pas la fatalité de sa condition d’Intouchable, elle ira à l’école, apprendra à lire, et ne vivra pas sa vie comme l’a vécue sa mère, comme un mauvais moment à passer, en attendant la mort. Mais refuser la fatalité, c’est fuir, quitter le village où l’on est marqué du sceau des parias, au péril de sa vie, car si l’on est rattrapés, on sait que notre vie, celle d’Intouchable, qui ne vaut rien aux yeux des autres, sera sacrifiée.

A l’autre bout du monde, en Italie, plusieurs générations de Lanfredi se sont succédé à la tête de l’entreprise familiale sicilienne. Depuis toujours, ou presque, des femmes travaillent au traitement de cheveux italiens, récupérés pour la plupart dans les salons de coiffure alentour, et à la conception de perruques distribuées dans le monde entier. Mais un matin, tout bascule. Un accident de Vespa plonge le père de Giulia dans le coma, et propulse par la même occasion sa fille à la tête de l’entreprise familiale. Un poste dont elle a rêvé, mais que ses épaules de jeune fille ne sont pas encore prêtes à assumer. Surtout quand elle découvre que l’entreprise, souffrant de la pénurie de cheveux italiens, est au bord de la faillite.

A plusieurs milliers de kilomètres de là, en Australie, chaque matin, quand elle gare sa voiture sur la place qui lui est réservée par l’inscription « Sarah Cohen, Johnson & Lockwood », Sarah ressent la petite montée d’adrénaline, le zeste de fierté, de celle qui s’est défendue bec et ongles jusqu’à devenir associée en equity dans le prestigieux cabinet Johnson & Lockwood. Une place qu’elle s’est gagnée, un rôle pour lequel elle s’est battue, au péril de sa vie familiale : « Le plafond, elle l’a pulvérisé, fait exploser à grand coup d’heures supplémentaires, de week-ends passés au bureau, de nuits à préparer ses plaidoiries ».  Aussi, quand un matin, épuisée, elle fait un malaise, et que le médecin l’alerte sur cette boule, inquiétante, qui ressemble à une tumeur, Sarah ne veut rien entendre. Rien savoir. Rien montrer. Rien dire. Mais il y a des choses qu’on ne peut pas nier. Que l’on ne peut pas refuser de dire, face auxquelles on ne peut pas ne pas s’incliner, et qui forcent à accepter ce que l’on a toujours refusé, s’arrêter de travailler par exemple, au risque de perdre un peu de ses responsabilités, de redescendre de quelques marches cette échelle que l’on a mis tant de temps à gravir. Confrontée à la maladie, Sarah apprend à accepter tout cela, et à se reconstruire, à combattre son abattement psychologique et physique, son inactivité professionnelle, sa transformation physique, sa maigreur, et surtout, sa perte de cheveux, par poignées entières.   

Trois continent, trois femmes que tout oppose et que le destin rapproche. Un roman d’été, un peu cousu de fil blanc, mais qui se lit plutôt bien. Le titre et les premières pages, qui dressent le cadre du roman, et qui racontent les vies de ses trois femmes, nous laissent très rapidement imaginer une chute façon happy-end un zeste gnangnan. Un petit roman qui se lit vite et bien, et qui tient ses promesses, de quelques heures d’évasion.

J.S

Laetitia Colombani, La tresse, aux éditions du Livre de Poche, 240 pages