Brigitte Kernel – Jours brûlants à Key West

Françoise_Sagan_02A peine âgée de 18 ans, la jeune Sagan s’envole direction New-York pour l’une des plus célèbres séances de dédicaces. L’auteure du mince et sulfureux Bonjour tristesse enchaînera les journées à signer « With all my sympathies », avant d’apprendre, étonnée mais non moins désolée, qu’elle a présenté ses condoléances à son public américain !

Une anecdote qui ouvre le roman, et le récit de sa parenthèse à Key West. Tennessee Williams, en pleine rédaction de La Chatte sur un toit brûlant, son amant Frank Merlot et leur amie de toujours Carson McCullers, auteure du roman culte Le Cœur est un chasseur solitaire, et dont la santé les inquiète, sont en villégiature sur l’île lorsqu’ils apprennent la présence, non loin d’eux, de la nouvelle célébrité du monde littéraire, Françoise Sagan. Conviée par celui qu’elle juge comme l’un des plus grands du monde des lettres, Tennessee Williams, Sagan accepte avec joie l’invitation. Accompagnée de sa fidèle sœur Suzanne, les jeunes femmes quittent la fureur new-yorkaise pour les Keys. Une rencontre entre personnalités littéraires de continents différents, et une Sagan qui bouscule une fois encore, et malgré elle, les conventions les plus établies.

Parce qu’elle est mon auteure préférée, la seule à mes yeux à maîtriser avec une telle justesse les mots, parce que j’admire son état d’esprit et la vie qu’elle s’est construite, j’aborde les romans qui utilisent le nom de Sagan avec beaucoup de précautions. Brigitte Kernel l’explique dès le début : ce livre est un roman, avec la part d’invention qui convient au genre. Une sincérité appréciée, mais qui a pourtant mis dès le départ une distance avec l’épisode la vie de Sagan raconté ici. Un récit romancé qui manque, je trouve, du sel qui fait la vie et la personnalité de Françoise Sagan.

J.S

Brigitte Kernel, Jours brûlants à Key West, aux éditions Flammarion, 268 pages

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Elena Ferrante – L’enfant perdue

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On l’ouvre avec joie, on tourne les pages sans même s’en rendre compte, et on est obligé de se refréner pour ne pas dévorer celui qui est, on le sait, le dernier tome de la plus addictive des sagas du moment. Un an après la parution du 3ème volume en France, nous retrouvons enfin Lila et Lenù, désormais devenues femmes et mères accomplies, dans des vies différentes et qu’en apparence tout oppose. Mais les opposés s’attirent, on le sait bien, et le destin des deux amies de toujours va évidemment se recroiser. Deux amies parfois irresponsables, qui partagent leurs histoires et leurs vies, leurs quotidiens impudiques et barbares, souvent infidèles, mais jamais en amitié. Un récit tout en oxymores, dont le personnage principal reste la Naples violente et corrompue, qui raconte les dernières pages de soixante ans d’une tempétueuse mais indéfectible amitié et qui pose, loin de tout jugement, les contradictions qui font la richesse de la condition humaine.

Une dernière page que l’on tourne avec un pincement au cœur, un quatrième tome à la hauteur des trois premiers et quelques derniers chapitres avant de laisser définitivement Lila et Lenù …    

J.S

Elena Ferrante, L’enfant perdue, aux éditions Gallimard, 550 pages

Emily Brontë – Hurlevent

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Nous sommes en 1801. Mr Lockwood, de passage sur les terres du Hurlevent, rencontre Mrs Dean, domestique prolixe. Perplexe face au comportement étrange de son hôte, Mr Lockwood demande à Mrs Dean de lui raconter qui est son maître …

Nous revenons alors en 1771. Mr. et Mrs. Earnshaw vivent au Hurlevent, propriété située à la pointe d’une colline balayée par les vents du nord, avec leurs deux enfants, Catherine et Hindley. A son retour d’un périple de plusieurs jours, Mr. Earnshaw revient accompagné d’un jeune bohémien de six ans, Heathcliff. Différent, affublé d’une mine jugée patibulaire, Heathcliff, secrètement amoureux de Catherine, attire dès le début le mépris de Hindley. Une hostilité violente et réciproque s’empare des deux personnages, et, à la mort de Mr. Earnshaw, Hindley peut enfin déverser sans réserves sa haine contre Heathcliff.

Humilié par le mépris de Hindley et déchiré par son amour impossible pour la jeune Catherine, qui préfère épouser le riche Edgar Linton, Heathcliff se mue en un personnage diabolique, se jurant de réduire à néant la vie des deux familles, les Earnshaw et les Linton. Pour mener à bien ce macabre désir, et s’assurer l’héritage de la fortune des Linton, il épouse la sœur d’Edgar, Isabelle, qu’il fera souffrir à chaque seconde de leur vie conjugale. De cette terrible union, naîtra Linton, lui aussi souffre-douleur de son père. Catherine mourra en mettant au monde une fille du même nom. Heathcliff forcera cette dernière à épouser son fils Linton. Soulagé d’avoir fait souffrir sans répit et anéanti la vie de ceux qu’il considère comme responsables de sa propre souffrance, Heathcliff peut enfin disparaître serein …

Un récit prenant, extrêmement sombre et brutal, mené par des personnages cruels auxquels la haine enlève toute part d’humanité. La mort est obsédante, la violence ponctue chaque scène, le déchaînement psychologique et la noirceur des personnages d’Emily Brontë dérangent autant qu’ils captivent. Un récit insolite et atroce, qui plus de 170 ans après sa parution, fait toujours partie des classiques qui traversent les générations.

J.S

Emily Brontë, Hurlevent, aux éditions Folio, 503 pages

Eric Vuillard – L’Ordre du jour

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Le petit livre des « haillons hideux de l’histoire ». En 160 pages, Eric Vuillard, récompensé par le prix Goncourt, raconte de manière grinçante les sinistres, grotesques et tragiques anecdotes qui ont servi la construction de l’histoire nazie. Il l’explique dès le début : « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petit pas ». Bien loin de l’horreur des camps, et des descriptions abominables de la fureur hitlérienne, Eric Vuillard raconte avec une pointe de mépris les honteux ratés du nazisme. Du financement de la campagne nazie par vingt-quatre industriels allemands encore bien connus aujourd’hui, Krupp, Opel, Siemens, à la grande panne des soi-disant infaillibles panzers lors d’un défilé, en passant par les bouffonnes combinaisons de certains membres du parti pour servir leurs intérêts, l’auteur anéantit d’une plume acerbe le mythe de la toute-puissance nazie. L’envers du décor que l’on nous montre souvent aujourd’hui, de l’image d’une armée de petits bonshommes en noir et blanc, rapides, modernes, et triomphants.

Cent soixante pages merveilleusement écrites qui racontent avec un mépris jubilatoire les coulisses et les ratés du petit moustachu et de ses sbires. Un magnifique récit qui est pour ses lecteurs un poème, et qui pourtant crache ses mots, et se paye la tête de tous ceux qu’il dénonce. Un petit bijou récompensé à sa juste valeur par le Goncourt 2017.

J.S

Eric Vuillard, L’Ordre du jour, aux éditions Actes Sud, 160 pages

Jane Austen – Northanger Abbey

11298396734_5cafb52468_oLa jeune Catherine Morland, est conviée, par M. et Mme Allen, proches de ses parents, à un séjour à Bath. A leur arrivée, Mme Allen, mondaine préoccupée presqu’uniquement par les toilettes de sa compagnie, déplore leur solitude. Mais cela est sans compter sur la rencontre fortuite, quelques jours à peine après leur arrivée, d’une vieille amie, Mme Thorpe, en séjour elle aussi à Bath avec ses enfants. Isabelle Thorpe se lie d’amitié avec Catherine et rencontre James, le frère de cette dernière, de qui elle tombe amoureuse. Le frère d’Isabelle, John Thorpe, jeune homme fat et imbu de sa personne, essaie quant à lui de séduire la belle Catherine. Mais cette dernière a d’autres desseins à l’esprit, et son cœur bat déjà pour Henry Tilney, qu’elle rencontre aussi à Bath. L’élément perturbateur d’un quatuor amoureux, et la possibilité pour la jeune Catherine de rejoindre un lieu qu’elle s’imagine déjà excitant : Northanger Abbey. En effet, lorsqu’Eleanore Tilney, la sœur d’Henry, propose à Catherine de venir séjourner dans la propriété de leur père, Catherine y voit non seulement l’opportunité d’assouvir son envie d’aventure dans une abbaye gothique, mais surtout celle de se rapprocher d’Henry …

La plume ironique de Jane Austen raconte avec finesse les ridicules frivolités de la société bourgeoise de l’Angleterre du XVIII siècle. Amours, argent, chiffons et représentations sociales, Jane Austen ne ménage pas ses victimes, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Un classique à côté duquel il serait dommage de passer !

J.S

Jane Austen, Northanger Abbey, aux éditions Archipoche, 336 pages

Anne Perry – La disparue de Noël

Capture d_écran 2017-12-20 à 19.30.41Toute la gentry est réunie pour le dîner mondain qu’organise, peu avant Noël, Omegus Jones. Mâchoires crispées derrière les sourires affichés, un air d’hypocrisie teinte la soirée d’une atmosphère quelque peu désagréable.  C’est dans cette ambiance qu’une remarque malheureuse d’Isobel Alvie va provoquer un véritable cataclysme. Alors que la jeune veuve Gwendolen Kilmuir semble se rapprocher du convoité Bertie, Isobel Alvie la pique d’une phrase amère, qui, de l’avis de tous, est responsable du suicide, le soir même de Gwendolen. Condamnée par ce petit monde de langues de vipère, Isobel ne peut compter que sur le soutien de sa seule amie Lady Vespasia. Avec elle, Isobel devra, contre vents et marées, traverser l’Ecosse pour expier sa faute, et porter en mains propres à la mère de Gwendolen une lettre que sa fille lui a écrite avant de se donner la mort. Un voyage long et éprouvant dans l’hiver glacial de l’Ecosse du XIXème siècle.   

Un court roman que je n’aurais pas espéré plus long. En dépit de cette atmosphère de l’Angleterre du XIXème que j’aime tant, j’ai trouvé les personnages caricaturaux et le récit cousu de fil blanc. Bien loin donc du Condamné de Noël, que j’avais largement préféré !

J.S

Anne Perry, La disparue de Noël, aux éditions 10/18, 126 pages

Gaël Faye – Petit pays

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Il l’a fui, ou en a été chassé plutôt, à cause de la guerre, et pourtant son Burundi lui manque. Le temps de deux cents pages, l’auteur se souvient de son enfance, des mangues volées, des après-midi de conciliabule avec les autres enfants de l’impasse dans la carcasse du Combi Volkswagen, de leurs baignades, des livres prêtés par Mme Economopoulos, des jacarandas en fleur, de la légèreté qui flottait encore dans l’air, alors que la séparation de ses parents troublait déjà l’ordre familial. Ses parents ne s’aimaient plus, mais il n’y avait pas de haine entre eux comme il y en avait entre les hutus et les tutsis. Une haine étouffée, grondante, qui explose ce jour de 1993, et fait voler en éclat l’insouciance et le bonheur du jeune Gabriel.

Un tableau d’oxymores, une subtile conjugaison de légèreté et de violence, d’insouciance et de drame, de souvenirs enfantins et d’une réalité géopolitique déchirante. Petit pays est la trace du souvenir évanescent d’une enfance à jamais perdue que Gaël Faye accepte de partager avec nous. Auteur, compositeur, interprète, il manie aussi bien la plume que le micro. Chapeau l’artiste !

J.S

Gaël Faye, Petit pays, aux éditions du Livre de Poche, 219 pages

Ken Follet – La Marque de Windfield

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© Paul Townsend (Flickr)

Le livre s’ouvre sur un banal jeu d’enfant qui vire au cauchemar. Par un chaud après-midi de printemps, quelques téméraires élèves du collège de Windfield bravent les interdits pour aller se baigner dans un trou d’eau au nord de Bishop’s Wood. Parmi eux, Edward, futur héritier de la grande banque familiale, son réprouvé cousin Hugh, Micky Miranda, fils d’un patibulaire milliardaire sud-américain, Antonio Silva, du même village que Micky, et Peter Middleton, leur fidèle ami. Une baignade qui vire au cauchemar, lorsqu’après quelques chamailleries, l’un des camarades, apparemment à bout de forces, se noie. En quelques pages le décor est planté : une mystérieuse noyade, auquel le lecteur ne peut croire, survenue suite à des chamailleries enfantines qui trouvent étrangement un écho dans les relations du microcosme de leurs parents.

Toute l’histoire se bâtit ensuite sur cet accident. Le temps passe, et les protagonistes évoluent dans cette Angleterre victorienne au charme si singulier. Hugh devient un éminent banquier de la banque familiale Pilaster, en dépit des obstacles dressés par sa tante Augusta, la mère d’Edward, qui voit d’un bien mauvais œil cette carrière, et s’oppose à la nomination d’Hugh comme associé. Micky, arriviste né, est prêt à tout pour parvenir à ses fins et servir ses propres intérêts, quitte à supprimer ceux qui se dressent sur son passage. Edward, éternel adolescent à l’esprit très simple, ne semble avoir d’autre préoccupation que de passer du bon temps avec Micky au bordel de Nellie. Bref, les chemins se séparent parfois pendant plusieurs années mais les amitiés d’enfances persistent, Hugh et Tonio d’un côté, Micky et Edward d’un autre. Autour de ce noyau dur, gravitent une multitude de personnages, embarqués dans les péripéties d’une vie orchestrée par les intérêts et les mondanités.

Six cent trente pages d’aventure auxquelles je suis restée scotchée, emportée par cette histoire et son décor de l’Angleterre de la seconde moitié du XIXème siècle. Pourtant pas fan des genres aventure et thriller, et méfiante au premier abord, j’ai en fait adoré La Marque de Windfield. Entre amour, amitié, affaires et conflits d’intérêts, les péripéties s’enchaînent et le lecteur est invité à une course à la justice vraiment poignante.

J.S

Ken Follet, La Marque de Windfield, aux éditions du Livre de Poche, 627 pages

Isabel Colegate – La Partie de chasse

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Sir Randolph et sa femme Minnie organisent, comme à l’accoutumée, une grande partie de chasse sur leur domaine, qui sera l’occasion de réunir le gratin britannique en cette veille de Grande Guerre. Pendant que ces messieurs se livreront à une orgiaque tuerie pour se divertir, mesdames cancaneront sur les derniers ragots qui font le sel de leur vie. Mais derrière cette apparemment anodine et divertissante activité, se cachent des rivalités, des réputations et des honneurs que les invités entendent régler par leur tableau de chasse. Entre mépris, tromperies et coups bas, les choses ne peuvent que mal tourner … Un microcosme obsédé par ses sauteries et ses petites préoccupations, sourd à l’alerte des coups de canons qui déchireront bientôt le monde.

Trois cent pages d’un tableau satirique de l’aristocratie edwardienne qu’Isabel Colegate nous dépeint avec ironie. Un grand classique de la littérature qui m’a cependant un peu lassée : des personnages peu attachants, aussi futiles les uns que les autres, un regard braqué sur cette nature victime de la bêtise humaine, et un semblant d’action, dans les dernières pages du roman qui tombe presque comme un cheveu sur la soupe.

J.S

Isabel Colegate, La Partie de chasse, aux éditions 10/18, 311 pages

Lesley Pearse – Hope ou le secret des Harvey

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A l’apogée de l’Angleterre victorienne du XIXème siècle, dans le château de Briargate, Lady Anne Harvey met au monde le fruit de sa relation adultère avec le Capitaine Pettigrew. N’ayant eu que peu de peines à cacher sa grossesse à son mari toujours absent, seules sa femme de chambre Bridie et sa servante, Nell Renton, seront au courant de la venue au monde de cet enfant. Pour sauver l’honneur de lady Harvey, et éviter le scandale, Bridie l’a décidé, elle n’aidera pas l’enfant à respirer lorsqu’il viendra au monde.

Alors que le petit corps apparemment sans vie gît dans la chambre souillée par l’épreuve d’un accouchement clandestin, Bridie confie à Nell le corps inerte du bébé, afin d’épargner à leur maîtresse la nouvelle épreuve d’une rencontre mortuaire. Mais alors que Nell descend l’escalier pour éloigner l’enfant, « un léger mouvement contre sa poitrine la fit sursauter au point de manquer une marche et de presque lâcher son petit fardeau ». Apitoyée par cet être si petit que la vie rejette déjà, Nell refuse que Bridie l’étouffe pour éviter le scandale : Nell confiera Hope, cet enfant des fées, aux bons soins de ses parents, modestes paysans au cœur assez grand pour accueillir un nouveau bébé.

Les années passent, et Hope grandit dans la chaleur d’un foyer dont elle est loin de soupçonner les circonstances de son arrivée. Nell, toujours au service de lady Harvey entretient une relation fraternelle unique avec Hope. Elle aime cette sœur comme si elle était son propre enfant, et appréhende le jour où Hope devra, comme chacun des enfants Renton, rentrer au service de Lady Harvey.

La vie ira d’injustices en injustices avec cette enfant, qui, à la mort de ses parents, rentre au service de la famille Harvey, et subira les affronts du difficile monde des serviteurs. Humiliée, maltraitée, et séparée avec une violence inouïe de Nell, Hope paiera très cher sa naissance clandestine …

J’ai adoré, mais vraiment adoré ce livre, qui va de rebondissements en rebondissements, qui nous fait suivre le destin de ces deux sœurs, qui nous tient en haleine jusqu’à la page suivante. Ayant d’abord douté des qualités littéraires de ce récit, j’ai été happée par cette magnifique histoire responsable de plusieurs de mes courtes nuits !

J.S

Lesley Pearse, Hope ou le secret des Harvey, aux éditions Charleston, 662 pages